Quand cette
femme se permet de raconter mon enfance!!
Mon enfance se situe dans la campagne environnante de cette agréable cité bercée par les flots de la Vienne. Située aux confins du Limousin, du Poitou et du Pays Charentais, il est
difficile de définir d'une façon précise la mentalité de ses habitants mais une chose est certaine, ils sont toujours imprégnés d'une sérénité sans égale. Il faut dire que cette campagne
est toujours très calme et reposante apportant à chacun une dose quotidienne de paix et de bonheur de vivre....
Et avant tout un rappel de ma naissance
(19 février 1923)
Je suis au chaud dans le cocon maternel. Mais à certains mouvements qui se produisaient dans ce cocon, je sens qu'il me faut en sortir. Je m'y résigne mal et à ma chère maman, je
lui inflige bien des souffrances. La "Mère Jacques", sage-femme renommée dans le pays se déclare incompétente seule et prétend qu'il faut le docteur. Ce n'était pas simple, il a fallu
q'un homme de la métairie attelle le cheval au char à bancs et en route pour les 3 km 500 par des chemins pierreux. Arrivée à la maison du docteur qui était parti. La "Pâquette" se souvient
alors que le Professeur Veillon est en vacances en ce moment. Alors, hop, en route pour traverser le bourg dont la maison est à l'opposé de celle de notre docteur. Le professeur est là
et acccepte de venir dans notre campagne. Grâce à lui, je mets mon nez à la porte de la
vie...
Les souffrances de maman s'arrêtent et la "Mère Jacques" est soulagée et contente. Que de fois me l'a t-elle dit quand j'ai grandi:
"Ah! tu m'as fait bien peur toi"
Un an après cette naissance, l'installation de l'électricité dans la métairie s'achevait et allait ainsi remplacer les lampes à pétrole, les bougies, ect... Je gênais les ouvriers dans la cuisine
et pour qu'ils en finissent tranquillement, on m'a mise dehors, sur une couverture dans mon appareil rustique où j'apprenais à marcher. Tout à coup, une de mes tantes s'est écriée:
"la p'tiote n'est plus sur la couverture".
On m'a retrouvé au tas de fumier des cochons, voilà où mes premiers pas m'ont conduit: ça y'est, je marchais....
Pépé était bien sûr le métayer. Il était dans cette métairie le grand chef, le patron. Il était très intelligent et il savait régler chaque jour le travail de chacun. Bien évidemment, il aurait
pu être quelqu'un d'autre qu'un paysan. A cette époque les lycées étaient réservés aux gros bourgeois. Pourtant lui-même était issu d'une de ces familles. Il avait été à l'école et il écrivait
très bien et sans fautes. Le voilà avec notre chien "Renfort" qui dans les prés surveillait les vaches et boeufs. Je l'ai bien connu, il était merveilleux et tous, nous l'aimions beaucoup.
Au travail pépé était trés sobre. Oh! la boisson ne manquait pas. L'été, au travail des champs, les hommes emportaient du vin coupé d'eau, eau avec café, eau avec alcool de menthe. Dans chaque
pré, il y avait une fontaine trés fraîche. Chacun se désaltérait à son goût quand pépé leur disait "allez boire un coup les gars". Lui puisait une gorgée pour alimenter sa salive et repartait.
Son secret était simple: en juin il avait un noyau de cerise dans la bouche et hors saison de ce fruit, un petit caillou.
Pépé mettait des paroles sur tous les chants d'oiseaux et en patois bien sûr mais je les ai oublié. L'alouette parlait de ciel bleu. Le loriot, je m'en souviens mais la traduction en français n'a
aucun sens. Il se servait d'un "appeau", j'en ai sauvé un, on souffle dedans mais aucun son n'en sort. Lui avec ce petit truc, il imitait plusieurs chants d'oiseaux à s'y méprendre.
Aux veillées d'hiver, tous nous étions réunis sous la lumière avec devant nous un bon feu de bois dans la cheminée. Les femmes tricotaient, ou brodaient, ou filaient la laine au rouet. Les hommes
préparaient de l'osier et ensuite faisaient des paniers. Et pépé chantait en nous faisant chanter également. De penser à ces veillées, j'ai chaud au coeur et éprouve un bien-être
peut-être difficile à comprendre. Voilà ce qu'était mon pépé. C'est lui qui m'a inculqué le mode de vie que j'ai toujours gardé dans mes épreuves.
Il faut toujours regarder le bon côté et ne jamais se laisser abattre....
l'appeau de pépé
(cliché: Agnès Faudeau)
Malgré les kilomètres à pied qu'il nous fallait accomplir, nous étions tous heureux de reprendre le
chemin de l'école après les vacances. Nous nous y plaisions dans ces jolies classes et les maîtresses étaient très attentionnées pour nous tout en étant particulièrement sévères
Aux récréations, nous jouions dans une grande cour à divers jeux. Il y avait largement la place pour s'exercer à la corde à sauter, organiser des parties de cache-cache, démontrer notre
adresse au jeu de quilles, etc, etc...
D'autres bavardaient ou commentaient les devoirs et leçons. Tout cela était très agréable et nous étions fiers, ainsi que les habitants de la commune de posséder un groupe scolaire aussi
beau...
( première photo d'école en 1929 )
Dans nos campagnes,
les mariages représentaient de grands évènements. Les familles, les voisins étant invités, on arrivait vite à 80-100 convives. Je suis allée à plusieurs de ces mariages durant mes 16 premières
années avec mes parents. J'ai toujours d'ailleurs les grandes photos de ces groupes.
Le mariage dont je me souviens le mieux, c'est celui des deux soeurs (les plus jeunes) de maman. Car elles étaient 8 soeurs: les 6 autres étaient déjà mariées. Ce mariage eut lieu la veille de
mes 7 ans, le 18 février 1930. Ah!, ce n'était pas le même temps que le jour de mon 1 an où j'étais dehors faisant mes premiers pas. Ce jour-là, il faisait très froid et il y avait 2 cm de neige.
Nous étions dans notre campagne, sans aucun moyen de locomotion à cette époque. Il fallait donc se déplacer à pied jusqu'au bourg où tous les mariages civils et religieux étaient célébrés et
nous devions revenir ainsi avec cette fameuse "côte des Rallettes" à grimper. Ces 2 mariages simultanés représentaient ainsi plus de 100 invités, heureusement que ça se passait l'après-midi.
Nous sommes donc partis par des chemins ennéigés et pierreux. En arrivant à la route, il a fallu former le cortège. Une des mariées était ma marraine et je devais donc tenir son voile (on disait
porter le voile). Mon cavalier de 12 ans renâclait, étant comme tout le monde, frigorifié. Je ne me souviens plus très bien des détails concernant les cérémonies dans le bourg mais je garde
parfaitement en mémoire ce repas de plus de 100 personnes. Comment était-il préparé et où, ça aussi je ne m'en souviens pas mais le menu était copieux, bien corsé et tout le monde s'est très bien
restauré.
C e repas était servi dans une grange bien arrangée, isolée par des draps, sur des grandes tables à tréteaux. Je me rappelle des chanteurs et moi-même, j'ai chanté une chanson aux mariés que pépé
m'avait apprise. Pépé aussi a chanté, bien sûr.
Dans la grande cour devant le grange, les invités allaient se réchauffer devant un immense bûcher qui créait aussi l'ambiance. Dans une grande remise cimentée, les jeunes pouvaient danser, car
évidemment, il y avait un accordéonniste. Déjà le matin, il avait précédé le cortège sur la route et dans le bourg.
Voici donc, malgrè la rudesse de la température, la délicieuse journée dont j'ai, après 78 ans, un souvenir aussi vivace
Cette photo représente l'unique moyen de locomotion de la métairie. Ce jour là il était conduit par mon père René et à ses côtés,
mémé et pépé Brugier. Derrière on aperçoit la tête de ma mère Madeleine. En ce dimanche ils revenaient de la vigne située à 4 kms où ils étaient allés vérifier ensemble le taux de
mûrissement du raisin.
Comment s'effectuait le ravitaillement?
Pour la viande, pas de problème. Déjà la consommation était moins importante que maintenant. Il y avait les porcs transformés en salé, pâtés et rillettes, lard, etc, etc...
Les agneaux, poules, poulets, lapins; gibier ramené par les chasseurs, pigeons (pépé s'en occupait) mais également pintades, dindes, chapons sans compter les quantités impressionnantes d'oeufs.
Toutes ces bêtes, à part les lapins, élévés en toute liberté ne consommaient que de la nourriture naturelle. Quant aux légumes, c'était l'abondance et il y avait aussi les poissons de l'étang.
C'est que nous étions 12...
Les besoins en épicerie, deux épiciers passaient chaque semaine dans les campagnes avec leurs voitures bien garnies. Donc, ils nous fournissaient le café, l'huile, le sucre, la chicorée etc,
etc.. Ils rachetaient les oeufs en surplus, des fromages frais, c'était presque un échange du reste et ça contentait tout le monde.
A cette époque, on cuisinait beaucoup la viande en sauce: ah! ces ragoûts de mémé, y repenser me fait saliver. La consommation de pain était importante et comme on dit vulgairement "nous
trempions le pain dans la sauce". Mais ce pain d'où venait-il? Car il ne passait pas de boulanger. Il était fait à la métairie tous les 8 à 10 jours. Mon père descendait du grenier un sac de
farine qu'il vidait dans la maie que nous appelions aussi le pétrin. Cette farine était salée en conséquence des kilos, bien remuée et le levain, gardé précieusement de la journée d'avant, était
mis dans cette farine. Le lendemain matin, mémé ou mon père pétrissait longuement cette farine transformée en pâte avec l'eau nécessaire. Puis le pétrissage terminé, la pâte était mise à
lever dans des "palisses" garnies d'un torchon fariné et très propre. Les "palisses" sont de grandes corbeilles en osier fabriquées par les hommes en hiver à la veillée. Pendant la levée de la
pâte, mon père allumait le four,c' était un sacré travail. Puis dans le four bien chaud, on cuisait le pain. Qu'il était bon ce pain frais mais au bout d'une semaine, il était un peu dur.. A
l'époque, on économisait sur tout mais nous ne manquions jamais de pain....
Ce jour là, l'installation de l'électricité dans la métairie s'achevait remplaçant les lampes à
pétrole, les bougies...
Je gênais les ouvriers dans la cuisine avec l'appareil rustique dans lequel j'apprenais à marcher. Il devait faire très beau car on m'a mise dehors sur une couverture. Et soudain, une de mes
tantes s'est écriée "la p'tiote n'est plus dans la couverture". On m'a retrouvé au tas de fumier des cochons. Voilà où mes premiers pas m'avaient menés: ça y'est, je marchais le
jour précis de mon premier anniversaire.
( il paraît que ce jour là, je ne voulais pas me faire photographier alors j'ai remonté
ma robe )
Cette autobiographie est directement liée à cette commune aux confins du Limouzin, du Poitou et des Charentes
Elle représente les années priviligiées du monde agricole qui ont précédées la 2ème guerre mondiale.
SERRE-AUBERGE DE LA TUILERIE


MAURICE DUFRESNE
(Indre & Loire)